Archives de Catégorie: Se souvenir

Sweet Amanite

1996. Je suis allongée sur ce canapé usé. Un de ces vieux canapés moches et qui grattent. Je fais l’amour. Il s’appelle Guillaume et il est tout pour moi. Moi, je ne suis pas grand chose. Mais il est là et il veut de moi. Il est beau. On écoute Thiéfaine. Sweet Amanite berce nos va-et-vient. La musique me transcende et cet air me chavire plus que ce qui est en train de se jouer sur ce canapé. Il ne m’aime pas je le sais. Mais je suis là. Et je suis bien, malgré tout. Il sent bon et j’aime sa peau. On allume une clope et Thiéfaine chante toujours. On se rhabille, je ne sais plus trop comment, et on retourne à la fête où tout le monde nous regarde comme ils nous avaient regardés partir, et avec un « alors ? » dans les yeux. Ils peuvent me juger moi j’men fous. C’est avec moi qu’il était. Même si la veille, et le lendemain, peut-être même la nuit prochaine, ça sera avec une autre.

2006. Debout sous la pluie. Il tombe des cordes et je suis trempée. Les pieds dans la boue, je protège comme je peux la cigarette que je suis en train de fumer. Je souris comme une conne. Je suis trempée jusqu’au fond de ma culotte mais je m’en tape. Y’a plus rien d’autre autour. J’oublie les gens, les spectateurs, tous ceux qui comme moi sont debout sous la pluie, le bruit des autres concerts, les musiciens sur la scène. Je suis là, debout, et devant moi Thiéfaine chante Sweet Amanite. Je ferme les yeux et je me balance. Putain je suis bien. Les yeux fermés je repars sur ce canapé usé et mes premières amours. Thiéfaine me berce et je voudrais que ça s’arrête jamais.

2013. L’homme de ma vie est au travail. Ma fille est chez ses grand-parents pour la journée, mon fils joue dans la salle de jeux. Je suis seule pour la première fois depuis longtemps. Je bois lentement un café brûlant. Je ne fume plus depuis 2 ans mais là, j’en allumerai bien une. A la table de la salle à manger, je ferme les yeux et tire sur une clope imaginaire. Sweet Amanite. J’avais pas écouté Thiéfaine depuis des lustres. Et puis il y a peu une discussion sur Facebook avec Emma. Je me jette sur mon téléphone et télécharge tout ce que je trouve. Oui, ce matin, c’est un moment comme ça. Je mets la musique très fort et une fois de plus ça me transporte. Le canapé limé, Guillaume, le type absolument banal qu’il est devenu, les pieds dans la boue à ce concert où j’étais allée seule. Et puis M., mon amie, ma soeur, celle avec qui je partageais tout ça. On fumait des clopes en buvant des galopins, on allait au bal, on se faisait brancher dans les champs de maïs, on allait à des concerts, les pieds dans la boue.

Ya eu pas mal de crade, de misère et d’emmerdes, mais putain, malgré tout, pour rien au monde j’échangerais ma jeunesse.

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Classé dans Grandir, Miousique, Où il est question d'amour, Se souvenir

Loris

Mon fils est un enfant discret. Timide, réservé, en retrait. Devant un groupe, il observe, il repère. Et puis il commence à remuer, signe qu’il aimerait bien rejoindre les autres. Il y va rarement, et quand il y va, le groupe soudé le rejette parfois. Difficile de s’intégrer quand on est autant dans la réserve, qu’on a grandi seul, sans frère ni soeur, sans la compagnie des autres enfants. La première année de maternelle a été compliquée. Il était souvent seul, n’était jamais invité aux anniversaires, n’avait pas d’amis. A l’entrée en deuxième année j’ai vu beaucoup d’espoir de sociabilisation en découvrant la nouvelle instit, très maternelle, très à l’écoute. Elle a pris le temps pour mon bonhomme et a refusé de le laisser de côté.

Et une chose nouvelle est arrivée, un jour du tout début de l’année. Il est rentré de l’école et m’a parlé de Loris. Loris par ci Loris par là, je ne l’avais jamais vu aussi enthousiaste à propos d’un copain. J’ai eu un peu peur que le fameux Loris soit une fois de plus la terreur de la classe, le meneur qui le traînerait dans sa cour. Et puis au bout de quelques jours alors que j’allais le chercher, je l’entends « Salut Loris ! » et en retour un « Salut S. ! ». A ce moment j’ai dit « ah ben voilà le fameux Loris ! » exactement en même temps que sa maman qui disait « ah ben voilà le fameux S. ! »

Grand, très souriant, incroyablement poli, voilà donc Loris, l’ami de mon garçon. Son premier et unique ami.

De jour en jour on fait connaissance. Loris est adorable, s’exprime de façon assez étrange lorsqu’il cherche ses mots en tapotant ses doigts et en regardant ailleurs, mais toujours avec une très belle diction, et surtout beaucoup de gentillesse. Il est drôle. Parfois d’un coup il s’enflamme, et sa mère doit le calmer pour qu’il ne s’excite pas trop violemment.

Il est dans la section des grands, il a donc presque 2 ans de plus que mon fils. Au fil du temps j’apprends qu’il est accompagné d’une AVS en classe. Je ne sais pas pourquoi et je ne cherche de toutes façons pas à savoir.

Un jour on décide d’aller au parc tous ensemble, les 2 garçons, les petits frères et soeurs et les mamans. Avant la sortie, Elizabeth, la maman de Loris me prend à l’écart et semble hésitante. Elle me dit « oui, euh.. écoute il fallait que je te prévienne, mais euh…. Loris, comment dire…. Loris est autiste en fait. Voilà, on savait pas trop comment vous le dire, mais voilà. »

Bon là j’ai failli lui répondre « oui. et ? » mais je sais plus trop ce que j’ai bredouillé. Evidemment que pour nous ça changeait rien. Ce qui m’a frappée en revanche, c’est que je me suis dit que pour me dire ça de cette façon, elle avait déjà du en voir et en entendre de toutes les couleurs. Dans ce simple et court échange sur le trouble de Loris, il y avait toutes les difficultés qu’ils avaient du traverser. Dans ces simples mots j’ai ressenti les portes fermées, les amis perdus, les silences, le long parcours médico-psy. Peut-être n’y avait-il absolument rien de tout ça, peut-être que je me fais un super grand film, mais sa retenue m’a vraiment retournée.

Aujourd’hui c’est la fin de l’année et dans un mois on déménage. Mon garçon change d’école, et je le prépare depuis plusieurs semaines au fait qu’il ne verra plus Loris aussi souvent. Je sais que pour Elizabeth c’est également très dur, qu’elle a peur pour son petit. Pour la première fois de sa vie, à 6 ans, il a eu un ami. Mon fils quand il parle de lui dit toujours « depuis le premier jour on est devenus copains ! ». On s’est dit qu’on garderait contact et j’espère vraiment qu’on pourra. Après, on sait tous ce que c’est, la vie qui fait que, le travail, la maison…

Avant de retourner à l’école je trie quelques photos de la dernière sortie scolaire. Je garde de bons souvenirs de la maternelle, même encore aujourd’hui. Et je me dis que mon garçon sera sûrement aussi ému que moi en repensant à cette période, une fois devenu grand. Il regardera ces vieilles photos et se souviendra de Loris, son meilleur copain depuis le premier jour.

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De la complexité de la suggestion d’amis

J’ouvre mon FB, quelques notifs, et « 1 » devant les demande d’amis. Je vois le nom d’un mec mais je suis pas certaine de savoir qui c’est, je vois le nom de notre ami commun et je me souviens d’un coup.

Mike.

J’ai 22 ans et je vis les meilleures années de ma vie. Je fais un boulot que j’adore, j’entre dans un 36, je sors 4 fois par semaine, je suis capable de prendre une cuite le soir et d’être parfaitement présentable au taf à peine quelques heures plus tard, et j’ai pas mal de chance dans mes relations amoureuses. Je cherche pas franchement à me caser, mais je vis au jour le jour, je papillonne un peu, je craque souvent, je tombe amoureuse parfois. J’ai même recroisé la route d’Eric à cette période, mais ça s’est pas très bien terminé fermer la parenthèse.

Cette époque, c’est ma période sex et rock n roll. Pas drogue par contre, plutôt bière et tequila. Je passe mes soirées dans des concerts avec les copains, une bonne équipe de musiciens et techniciens. Mon meilleur pote (et accessoirement sex friend, je développerai une prochaine fois. Ou pas.) a un groupe de rock. Un soir où je bosse sur un concert où il joue, je rencontre les autres membres de son groupe. Et je le vois.

Grand, costaud, rasé, tatoué. Des lèvres roses et des yeux noisettes. Il me sourit, et je le veux.

On se regarde avec une amie et pour la première et dernière fois de ma vie, je dirais « je l’ai vu la première ».

On discute beaucoup avant et après le concert. Regards en coin, sourires complices. Les mains qui se frôlent et qui arrêtent le temps pour quelques secondes. Il est mal à l’aise et dit beaucoup de conneries. Je suis mal à l’aise et je ris à tout. Trop fort et trop souvent, mais il me plait.

Je passe la soirée avec des papillons dans le ventre en espérant lui avoir plu aussi.

On échangera notre premier baiser quelques jours plus tard, au milieu de la foule d’un concert d’Asian Dub, dans la fumée de pétard et les relents d’alcool.

C’était rock, et c’était chouette.

Et donc voilà, je me retrouve 10 ans plus tard avec le nom de ce mec, le souvenir de son parfum et du dessin de ses tatouages et je sais pas quoi faire.

C’est pas une demande de sa part mais une suggestion de notre ami commun. Et ça c’est super vicieux. Si je refuse ça fait connasse, et si j’accepte ça fait meuf qui a pas oublié son intense mais néanmoins brève aventure.

Dilemme.

Et fuck, j’ai accepté.

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Au Café du Nord

Au Café du Nord, j’ai 16 ans, peut-être 17. Je fume des JPS noires à 16 francs, bois des galopins à 2.

Il y a les tables en terrasse dehors, sur cette petite place qui amène au jardin de ville. On n’y va jamais en terrasse. Nous, on va à l’intérieur, dans la salle à droite après le bar. Les murs sont en pierre. Il y fait frais. Il y a des toiles sur les murs, de petits tableaux, parfois des photos. De vieilles tables de bistrot, des banquettes toutes vieilles et toutes usées, et super confortables. On s’assoit tout au fond et on boit des cafés. On écoute la Mano, Noir Désir, Brassens, Renaud.

Et puis un jour au café du nord, il y a Eric.

Il est grand, très brun, mince. Il a la peau claire et les traits durs. Le visage anguleux, carré. Des yeux noisettes et des cils interminables. Un sourire à se damner. Il entre et s’assoit près de moi.

Il sent bon. On parle un peu, et puis beaucoup.

Au Café du Nord, j’ai 16 ans, et je tombe amoureuse.

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Il est de ces jours

Il est de ces jours où l’envie n’est pas là, où il faut malgré tout avancer et faire semblant. Parce qu’on travaille, parce qu’on va croiser du monde, parce qu’il faut conduire les enfants à l’école, parce qu’il faut acheter du lait, parce qu’on reçoit un recommandé, parce qu’un télévendeur va appeler, parce que la voisine a perdu ses clés.

Il est de ces jours où chaque minute est un combat. Contre le temps et contre soi-même. Contre son esprit et ses pensées. Contre le monde qui ne comprend pas.

Il est de ces jours, comme aujourd’hui, où on va être exactement comme les autres jours. Ne rien montrer et rester droit. Rire à une plaisanterie, râler contre la pluie, être en retard à l’école, se demander ce qu’on va manger.

Mais nous on sait que dedans c’est la tempête. Dedans, les remous, les torrents, les secousses. Dedans les déferlantes.

Alors quelques mots, quelques lettres, comme une main sur une épaule. Comme un « tu sais que je suis là ».

Aujourd’hui il pleut. Il fait un peu froid. Je me suis levée en retard et j’ai mis du temps à me garer. Je rentre trempée, je bois un café, en écoutant FIP.

Aujourd’hui le coeur serré, un de ces jours comme tous les autres.

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Tant qu’il y aura des étoiles

« Ma grand-mère, c’était pas une Mamie Gâteau. C’était pas une mamie qui raconte des histoires le soir, c’était pas une mamie qui fait des crêpes et des gâteaux au chocolat le mercredi. C’était pas une mamie qui joue, qui vient chercher les enfants à l’école, qui prépare un rôti le dimanche midi.

Mais c’était ma grand-mère.
Ma grand-mère elle voulait pas s’encombrer avec des choses sans importance. Elle voulait pas qu’on lui dise quoi faire, elle voulait faire ce qu’elle voulait, sans tenir compte de ce que les autres en pensaient.
Elle était un peu à part ma grand-mère.
On était pas complices, on était pas proches. On se croisait plus qu’on ne se voyait.

Ma grand-mère elle avait l’accent de chez elle. Elle avait la peau douce.
Chez elle, il y avait un buffet, et sur le buffet, il y avait des photos. De nos parents, des cousins. Il y avait des mariages, des bébés, des écoliers, des déjeuners en famille.
Je me souviens de ces grandes tablées au restaurant. Dès qu’on le pouvait entre deux plats on sortait jouer, on laissait les adultes pour s’amuser dehors.
Je me souviens de ce fou rire de Mamie qui, en faisant le chèque pour régler l’addition avait écrit des « fleurs » au lieu des « francs ». Je trouvais ça chouette moi, de pouvoir payer en fleurs.

Aujourd’hui, quand tous ensemble on évoque nos souvenirs, ils ont toujours un point commun. Toi.
Les dimanches au restaurant (ou à la cafet’), les boîtes de biscuits apéritifs que tu apportais, le petit coussin et le verre d’eau chaude que tu réclamais, toutes ces petites habitudes qui faisaient de toi la personnalité unique que tu étais.
Tous ces petits riens qui nous font sourire aujourd’hui, mais qui sont le ciment de nos souvenirs d’enfants. Car au-delà de tout, ce que tu étais, ce que tu faisais, tu avais cette qualité rare, et précieuse, de savoir tous nous rassembler. »

Ma grand-mère a vécu 98 années d’une vie qu’elle a choisie, et menée comme elle l’entendait.

Tes enfants, tes petits-enfants et tes arrières-petits-enfants pensent à toi.

A  Augusta.

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