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Loris

Mon fils est un enfant discret. Timide, réservé, en retrait. Devant un groupe, il observe, il repère. Et puis il commence à remuer, signe qu’il aimerait bien rejoindre les autres. Il y va rarement, et quand il y va, le groupe soudé le rejette parfois. Difficile de s’intégrer quand on est autant dans la réserve, qu’on a grandi seul, sans frère ni soeur, sans la compagnie des autres enfants. La première année de maternelle a été compliquée. Il était souvent seul, n’était jamais invité aux anniversaires, n’avait pas d’amis. A l’entrée en deuxième année j’ai vu beaucoup d’espoir de sociabilisation en découvrant la nouvelle instit, très maternelle, très à l’écoute. Elle a pris le temps pour mon bonhomme et a refusé de le laisser de côté.

Et une chose nouvelle est arrivée, un jour du tout début de l’année. Il est rentré de l’école et m’a parlé de Loris. Loris par ci Loris par là, je ne l’avais jamais vu aussi enthousiaste à propos d’un copain. J’ai eu un peu peur que le fameux Loris soit une fois de plus la terreur de la classe, le meneur qui le traînerait dans sa cour. Et puis au bout de quelques jours alors que j’allais le chercher, je l’entends « Salut Loris ! » et en retour un « Salut S. ! ». A ce moment j’ai dit « ah ben voilà le fameux Loris ! » exactement en même temps que sa maman qui disait « ah ben voilà le fameux S. ! »

Grand, très souriant, incroyablement poli, voilà donc Loris, l’ami de mon garçon. Son premier et unique ami.

De jour en jour on fait connaissance. Loris est adorable, s’exprime de façon assez étrange lorsqu’il cherche ses mots en tapotant ses doigts et en regardant ailleurs, mais toujours avec une très belle diction, et surtout beaucoup de gentillesse. Il est drôle. Parfois d’un coup il s’enflamme, et sa mère doit le calmer pour qu’il ne s’excite pas trop violemment.

Il est dans la section des grands, il a donc presque 2 ans de plus que mon fils. Au fil du temps j’apprends qu’il est accompagné d’une AVS en classe. Je ne sais pas pourquoi et je ne cherche de toutes façons pas à savoir.

Un jour on décide d’aller au parc tous ensemble, les 2 garçons, les petits frères et soeurs et les mamans. Avant la sortie, Elizabeth, la maman de Loris me prend à l’écart et semble hésitante. Elle me dit « oui, euh.. écoute il fallait que je te prévienne, mais euh…. Loris, comment dire…. Loris est autiste en fait. Voilà, on savait pas trop comment vous le dire, mais voilà. »

Bon là j’ai failli lui répondre « oui. et ? » mais je sais plus trop ce que j’ai bredouillé. Evidemment que pour nous ça changeait rien. Ce qui m’a frappée en revanche, c’est que je me suis dit que pour me dire ça de cette façon, elle avait déjà du en voir et en entendre de toutes les couleurs. Dans ce simple et court échange sur le trouble de Loris, il y avait toutes les difficultés qu’ils avaient du traverser. Dans ces simples mots j’ai ressenti les portes fermées, les amis perdus, les silences, le long parcours médico-psy. Peut-être n’y avait-il absolument rien de tout ça, peut-être que je me fais un super grand film, mais sa retenue m’a vraiment retournée.

Aujourd’hui c’est la fin de l’année et dans un mois on déménage. Mon garçon change d’école, et je le prépare depuis plusieurs semaines au fait qu’il ne verra plus Loris aussi souvent. Je sais que pour Elizabeth c’est également très dur, qu’elle a peur pour son petit. Pour la première fois de sa vie, à 6 ans, il a eu un ami. Mon fils quand il parle de lui dit toujours « depuis le premier jour on est devenus copains ! ». On s’est dit qu’on garderait contact et j’espère vraiment qu’on pourra. Après, on sait tous ce que c’est, la vie qui fait que, le travail, la maison…

Avant de retourner à l’école je trie quelques photos de la dernière sortie scolaire. Je garde de bons souvenirs de la maternelle, même encore aujourd’hui. Et je me dis que mon garçon sera sûrement aussi ému que moi en repensant à cette période, une fois devenu grand. Il regardera ces vieilles photos et se souviendra de Loris, son meilleur copain depuis le premier jour.

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Classé dans A l'école, Mon Précieux, Se souvenir

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Mon coeur était gros.

J’étais impatiente. Un peu anxieuse, un peu pressée.

Un peu tendue.

Je le serrais très fort de peur qu’il ne m’échappe. De peur aussi, je crois, que quelque chose se passe, que je le voie différemment, que mon regard change, que mon cœur s’allège.

Je me noyais dans son cou et je le serrais encore plus fort.

Un peu anxieuse, un peu pressée.

Et puis elle est arrivée et j’ai laissé tout ça de côté. Je n’ai pas voulu trop m’attarder, trop réfléchir, analyser. Juste vivre.

42 jours plus tard je la regarde et je comprends.

Ce qu’on voulait me dire en disant « tu verras ».

Je vois.

Mon cœur est gros.

Il a doublé, quadruplé, décuplé.

Mon cœur est gros de tout ce eux.

De tout ce qu’ils sont, de ce qu’ils seront, de ce qu’ils étaient.

Mon cœur est plein de leurs yeux, de leur cou, de leurs bras.

De ses petits bruits quand elle dort, de son oreille qui se plie tout le temps, de la petite goutte de lait qui coule le long de sa joue quand elle a bien mangé.

De ses cheveux blonds à lui qui lui courent sur le front, de son zozotement que j’aime tant, de sa façon de manger le maïs, grain par grain.

Mon cœur est gros et je comprends. Ils prennent toute la place, ils débordent, ils m’emplissent.

Je les aime mes petits.

 

 

 

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Classé dans Ma Pêche, Mère, Mon Précieux, Où il est question d'amour

A l’école

La première année d’école se termine.Il s’est passé un million de choses pendant cette année. Je regarde le cahier, avec mon Précieux. Il est fier. Il me montre le début du cahier, le mois de septembre, et il me dit « tu vois Maman, là j’arrivais pas à faire un bonhomme et maintenant j’y arrive ! ».

Oui mon coeur, et s’il n’y avait que ça.

Quand il est arrivé à l’école, on l’a mis dans une petite case. L’enfant de parents séparés, l’enfant qui voit pas son papa, l’enfant dont la maman travaille, l’enfant qui reste à la cantine ET à la garderie, l’enfant timide, l’enfant sensible, l’enfant qui ne sait pas dessiner, l’enfant qui parle peu, l’enfant qui bégaye.

Je le regarde aujourd’hui et je vois les incommensurables progrès qu’il a fait en quelques mois. Il a grandi et muri. Je suis incroyablement fière du petit garçon qu’il est.

Et puis je relis son livret et l’appréciation laissée par l’instit. Elle parle d’une bonne année, mais elle parle surtout de ses difficultés à se concentrer, et de son problème de prononciation.

Les progrès réalisés ? Pas un mot. Pas un seul.

Comme si un problème de prononciation chez un enfant de 3 ans et demi c’était un drame. Comme si c’était plus important que d’apprendre à compter, à lire, à dessiner, en 10 mois.

Je suis triste. Parce que ce livret il va le suivre. Parce que cette première appréciation, il la lira dans quelques années, en voulant savoir ce qu’il faisait enfant.

Et il faudra que je lui dise ce que le système n’a pas voulu lui dire. Et il ne me croira pas. Parce que je ne suis que sa mère. Parce que je suis pas objective. Parce que forcément je le vois avec des yeux différents.

Comment je ferai pour lui donner confiance en lui si ceux qui le jugent ne sont pas capables de l’encourager ?

Quel est alors le rôle de l’école ? Si on juge, si on note, si on se veut objectif, est-ce qu’on ne se doit pas d’être objectif jusqu’au bout ? Sur quel critère ces appréciations sont-elles données ? Est-ce que les instits se rendent bien compte de l’impact que de si petites phrases peuvent avoir ?

Je suis triste parce que longtemps j’ai été déçue par le système. Pour moi, pour mon frère, et maintenant pour mon fils.

Je rêve d’une école qui encourage, pas d’une école qui se cantonne à sanctionner.

Je rêve d’une école qui se mette au niveau de chaque élève.

Je rêve d’une école qui saurait voir l’individu, et qui ne se contente pas de niveler les écarts.

Je rêve d’une école sans boîte, sans case, sans a priori, sans idée toute faite.

Je rêve d’une école humaine, ouverte et à l’écoute.

Cette école là je crois que tout le monde en rêve. Certains peuvent se l’offrir, tant mieux pour eux. Mais je me demande pourquoi ce modèle là ne pourrait pas être la norme. Je me dis qu’il suffirait de 3 fois rien, un peu de bonne volonté, un peu d’écoute, un peu de remise en question, pour que ce système là puisse se développer partout, gratuitement, et surtout, pour le bénéfice de tous.

Dans 2 mois, une nouvelle classe, une nouvelle instit, une nouvelle vision.

Je croise les doigts, et je vous dis ça dans 2 mois.

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Classé dans A l'école, Mon Précieux

Les cartons d’invitation

Dernière semaine d’école. On entre, on dépose la casquette, le cartable. On croise d’autres enfants, d’autres parents, bonjour bonjour.

J’accompagne mon Précieux dans sa classe, comme tous les matins. J’avance un peu pour m’assoir sur un petit banc, je suis fatiguée. J’entends la voix d’une maman « tiens, donne ça à Sacha ! ». Je lève les yeux machinalement. Des cartons d’invitations. Encore. Cette fois, c’est l’anniversaire du petit Ethan. Aidé de sa maman, il distribue les petites enveloppes blanches. La mère, elle en fait des caisses. Elle me regarde. « Désolée pour les autres, on peut malheureusement pas inviter tout le monde hihihi ! ».

Son rire, il me fait un mal de chien. J’ai envie de pleurer.

C’est la dernière semaine d’école, et mon fils n’a jamais été invité à un anniversaire par un enfant de sa classe. Jamais.

Toute l’année, j’ai vu défiler les petites enveloppes blanches, les cartes avec des ballons dessus, des princesses et des voitures.

Toute l’année, j’ai entendu les parents reparler des goûters du mercredi, le matin devant l’école.

Toute l’année, je me suis souvenue avec émotion des anniversaires où moi j’allais quand j’étais petite.

Et puis l’année se termine. Et il n’aura jamais été invité à un anniversaire par un enfant de sa classe.

Mon coeur, ce matin, il était tout en miettes. En lambeaux. J’avais les larmes aux yeux et je lui souriais à la maman d’Ethan. Je lui disais « c’est pas grave ».  Bien sur que non c’est pas grave. Mais ça fait mal.

Je veux pas que mon fils reste seul. Je veux pas qu’il soit isolé, mis à l’écart. Je veux pas qu’il soit celui qui rejoindra les autres dans la cour en leur disant « hé ! vous parlez de quoi ? ».

Je veux pas qu’il soit l’enfant le plus populaire, je veux juste qu’il soit accepté, et vu comme faisant lui aussi partie du groupe.

Ce qui me rend vraiment triste surtout, profondément, c’est que ce soit de ma faute.

Je suis discrète, réservée, pas très sociable. Ça dérangeait que moi, c’était pas grave. Mais aujourd’hui, c’est mon enfant qui en paye les conséquences.

Si je savais parler, discuter, si je savais faire connaissance, plaisanter et entretenir une conversation, si j’étais pas si « moi », les choses seraient différentes.

Les parents, ils invitent les enfants des parents qu’ils connaissent. Et qui a envie de connaitre quelqu’un comme moi ?

Moi, je suis celle qui regarde par terre. Celle qui laisse des blancs dans la conversation. Celle qui semble ne pas s’intéresser aux autres. Celle qui reste pas pour papoter. Celle qui connait personne. Celle qui a pas de voisins.

Mais je sais juste pas faire.

Ça peut pas continuer. Ça doit pas continuer.

L’année prochaine mon coeur, l’année prochaine tu seras invité. L’année prochaine je ferai tout ce que je peux pour être invitable. Je mettrai mon costume de fille sociable, je m’entrainerai à parler pour rien dire, je m’intéresserai à la météo et au sou des écoles, j’accompagnerai les enfants en sortie scolaire, je ferai des gâteaux pour la kermesse.

Je te laisserai pas payer pour mes erreurs. Plus.

Dans une semaine, c’est les vacances. Et à la rentrée, on remet les compteurs à zéro.

Tu as tellement grandi pendant l’année qui vient de passer. A moi de grandir un peu aussi.

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Baby Boy

Je sens les mouvements de mon bébé sous ma peau, et en regardant mon fils, si grand, si beau, je repense à sa naissance, à tout ce que son arrivée a changé pour moi, au fait qu’il ait fait de moi une mère.

Quand j’ai voulu un enfant, j’avais pas intégré que ça me ferait devenir mère. J’ai réalisé une nuit, au milieu des heures sans sommeil, que lorsqu’il serait là, je changerai de statut à tout jamais. Je ne serai plus jamais une personne sans enfant.

En venant au monde, il a fait de moi une personne complète. Il a répondu à nombre de questions que je pouvais me poser. Ou plutôt, il a fait que j’ai cessé de m’en poser.

Il est né un soir de septembre et j’ai plus jamais été la même. Il était là, et désormais je me battrais pour lui.

J’ai eu des hauts très hauts, et des bas, très bas. Être mère, ça s’apprend pas dans les bouquins, c’est pas une opération magique, et c’est pas si simple qu’on veut bien nous le faire croire. On trimballe parfois des casseroles plus ou moins grosses, plus ou moins lourdes, et tant qu’elles sont bien attachées derrière nous, on a pas d’autre choix que de faire avec et d’avancer quand même.

Quand il est né, les miennes étaient encore sacrément accrochées. J’ai pas voulu y prêter attention au début, je me suis dit que je finirais par les oublier. Evidemment, ça a pas marché. Mais j’étais plus toute seule, et j’avais une bonne raison de me battre.

J’ai jamais eu autant de force que depuis qu’il est là. Et pourtant, j’ai jamais été aussi fragile non plus.

Ce soir, alors que je sens les mouvements de mon bébé sous ma peau, je m’emplis d’amour et d’admiration pour ce petit bout d’homme qui grandis près de moi. J’écoute Thiéfaine et je pense aussi à mon Septembre Rose, d’amour apothéose.

Sweet baby boy.

Naufragé virtuose
D’un amour clandestin
Dans la métamorphose
Des embruns souterrains
Tu jaillis ruisselant
D’une vague utérine
Sur ce ventre brûlant
De tendresse féminine
Baby boy
Sweet baby boy
My baby boy

Ton premier cri réveille
De son écho brisé
L’ouragan qui sommeille
Dans mes veines oxydées
Et nos regards préludent
Le jeu de la pudeur
Quand par manque d’habitude
On s’méfie du bonheur
Baby boy
Sweet baby boy
My baby boy

Oh ! My son of the wind
My little wunderkind
Oh ! Mon septembre rose
D’amour apothéose
Baby boy

Passées les cruautés
Du théâtre organique
Tu retournes apaisé
Vers ta faune onirique
Où les miroirs d’automne
Reflètent à fleur de flamme
Ta jeune écorce d’homme
Éclaboussée de femme
Baby boy
Sweet baby boy
My baby boy

 

Hubert-Félix Thiéfaine

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Te laisser partir

Il a eu du mal à me laisser partir ce matin Mon Précieux. A moins que ce soit plutôt moi qui ai eu du mal à le quitter.

Matin banal, mais pas tant que ça. Première sortie scolaire.

Je sais, c’est rien. Mais moi, toutes les premières fois ont tendance à me coller un foutu bourdon. Beaucoup de fierté, beaucoup d’émotions. Et un foutu bourdon.

Hier soir je lui ai préparé son pique nique. Un peu de salade de maïs, surimi et tomates cerises, un sandwich au jambon sans la croûte, un petit sachet de Ficello spaghetti parce qu’il a vu la pub à la télé, et un touicisse à la fraise. C’est comme ça qu’il dit un petit suisse mon petit. Je lui ai montré comment tout ça était rangé dans son sac en espérant qu’il s’en sortirait tout seul le lendemain. Je lui ai montré où était la casquette, comment ranger son blouson.

Je l’ai accompagné à l’école ce matin et tout avait changé par rapport à la veille. J’ai déposé son sac avec les autres, on est entrés dans la classe. « Un gros câlin Maman ». Oui mon cœur, un gros câlin. Interminable le câlin. Il reste collé à moi, comme s’il découvrait sa classe pour la première fois. Il se passe quelque chose d’étrange. Au fond de la classe, je vois 2 autres enfants collés à leur mère aussi. Je me demande si c’est eux ou nous qui créons ça. Plusieurs fois je tente de partir, il me retient, alors je reste encore un peu. J’attends qu’il soit prêt. Ou peut-être moi.

Je le serre très fort pour m’imprégner de tout son être. Son parfum, la force dans ces petits bras, la douceur de son cou, le vert de ses yeux. Comme si je voulais lire la moindre courbe dessinée par ses os, ses muscles, ses articulations. Je fais une carte topographique de tout son corps.

Un dernier bisou, un dernier je t’aime. Amuse-toi bien mon cœur. Bonne journée mon cœur. A ce soir mon cœur.

Je quitte la salle, rejoins ma voiture. Devant l’école je vois le bus qui attend les enfants. Quelques secondes je me demande si je vais attendre, dans un petit coin, et guetter mon tout petit monter dans le car.

Je rentre chez moi, heureuse et fière. Et pourtant le cœur serré.

Mon bébé, mon tout petit. Tu grandis.

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Classé dans A l'instant, Mon Précieux

1095 jours

Bon ben voila, on y est.

Il y a 3 ans, je passais ma dernière nuit de ma vie d’avant. Avant toi, avant de comprendre, avant de savoir, avant d’aimer. Avant.

Je passais ma première nuit à la maternité, avec toi encore dans mon ventre. Toute la journée j’y avais cru, que c’était le moment, que c’était pour ce jour-là. Et puis la nuit est venue et tu étais toujours dans mon ventre. Je savais que bientôt tu serais là, dans mes bras. J’étais impatiente, et pourtant je voulais savourer jusqu’au dernier de ces instants rien qu’à nous, de cette période magique où nous n’étions qu’un.

Je me suis endormie difficilement. J’étais déçue que tu ne sois pas déjà là, mais rassurée que tu sois encore en bonne santé, au creux de moi. J’avais mal. Je n’aimais pas cette chambre froide à la peinture défraichie. Cette chambre qui n’avait même pas de douche, cette chambre qui ne voulait rien dire, où j’étais seule, en attendant de savoir quand tu allais venir.

Et puis je me suis endormie.

Quand je me suis réveillée, tu étais toujours là, mais tu n’étais pas décidé. Alors quelqu’un a décidé pour toi. Aujourd’hui, je le regrette amèrement. Ils ont voulu te précipiter dans ce monde qui ne sait pas attendre. Ce monde où chaque chose doit être planifiée, où on doit faire la queue et attendre sagement son tour dans la file, où ceux qui prennent leur temps sont des fainéants, où ceux qui ne suivent pas la ligne sont des esprits rebelles. Je ne savais pas moi alors, qu’on aurait du, que j’aurais du te laisser le temps.

On m’a installée dans une grande pièce, très belle et lumineuse. C’était un samedi matin. Il faisait beau. Je voyais le soleil percer à travers la vitre opaque. La pièce était immense, aux couleurs chaudes. Il y avait ce lit qui ne prenait pas tant de place, et dans le coin gauche, je regardais émue la petite table où tu serais habillé, pesé et mesuré. Je fixai cette table en l’imaginant quelques heures plus tard, avec ton petit corps dessus. Il y avait ce ballon dont je ne me servirais pas. J’aurais bien aimé, mais on m’a couchée, perfusée, monitorée, restez-là-sans-bouger. Alors je me suis installée, et j’ai attendu.

Les heures ont passé sans que je m’en rende compte. D’un coup il était midi, et puis 16h la minute d’après. Je ne sais plus ce que j’ai fait, ou dit. Il a pourtant du s’en passer des choses pendant toutes ses heures. Mais j’étais trop concentrée sur toi. Le travail n’avançait pas vraiment, je commençais à m’inquiéter.

Et puis ça durait, ça durait, et ça durait encore. J’avais mal. J’avais soif. Je tremblais. Je grelottais en fait, mais sans avoir froid. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Mais je savais que ça n’allait pas comme il fallait. A l’époque je ne savais pas encore que c’était à cause du déclenchement.

J’étais la seule à accoucher ce jour-là. Du coup tout le monde venait voir ce qu’il se passait, et pourquoi ce bébé ne voulait pas descendre. Déjà tu avais bien compris que les choses avanceraient quand toi et personne d’autre l’aurait décidé.

Et puis vers 22h, cette phrase si forte « C’est le moment, on va y aller ».

Et là j’ai eu la trouille. Peur comme jamais. Je ne sais même pas exactement de quoi. Tu allais arriver dans peu de temps. J’allais être une mère. J’allais avoir un fils.

On a travaillé longtemps tous les deux. Tu as lutté de toutes tes forces pour arriver au bout de ce long périple.

Et puis tu étais là. Tu es sorti de moi. Ils t’ont emmenés très vite, avant que je ne touche, mais pas assez vite. J’ai eu le temps de croiser ton regard. Ce regard que je n’oublierai jamais. Vide. Eteint. Tes bras et jambes ballants sous toi. Ta bouche ouverte. Ton ventre sans aucun mouvement.

Ils t’ont emmené et mon corps tout entier s’est déchiré. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait, mais ça n’était pas comme ça que les choses étaient censées se passer. J’ai appelé, crié, pleuré jusqu’à ce que je t’entende, enfin. Le Cri.

J’ai entendu ta grand mère te parler, et j’entendais l’amour inconditionnel dans les quelques mots qu’elle t’a soufflé, et tout de suite après, la surprise mêlée d’effroi quand elle a su que je ne t’avais pas encore vu. « Mais dépêchez-vous, amenez-le lui ! ».

Et là je t’ai vu. Et tu allais bien. L’être le plus beau qu’il m’ait été donné de rencontrer. Je t’ai dit « Bonjour mon bébé, je suis ta maman ». Et j’ai pleuré. « Mon fils, tu es là, tu es si beau ».

Quelqu’un t’a doucement posé sur mon ventre, sur mon sein nu. Tu étais calme, épuisé par cette naissance que tu aurais voulue un peu plus tardive. Un autre jour peut-être.

Mais ne regrette rien mon fils. C’était une magnifique journée. Il a fait beau et chaud et nous étions tous les deux.

Nous sommes restés comme ça, dans le silence, quelques heures. Moi dans une totale contemplation de ce miracle. Toi, bougeant les doigts, prenant mon sein, faisant ces petits bruits propres aux tous petits hommes.

Tu as grandi mon fils, et chaque jour je grandis un peu plus avec toi.

Je t’aime comme une évidence. Je t’aime de chaque parcelle de ma peau. Je t’aime de chaque cellule de mon corps.

Il y a 3 ans, ma vie changeait à tout jamais. Ma vie prenait un sens. Ma vie est devenue secondaire. Ma vie était dédiée à quelqu’un. Ma vie, que plus que jamais je protège pour te protéger.

Mon fils, dans quelques heures tu auras 3 ans. Et pour toute la vie tu seras mon enfant. Vis, aime, et sois heureux.

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