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La pluie.

Hier il a plu. Longtemps. J’étais allongée et je regardais par la fenêtre. A vrai dire, par un tout petit coin de fenêtre plutôt, avec vue sur un grillage.
– « Il pleut ? » j’ai demandé
– « Oui, ça n’a pas arrêté. »
– « J’aime bien la pluie. »

C’est vrai ça. Il paraît que je suis née un jour de pluie.

Ce matin la pluie a cessé mais tout est encore trempé. Il fait encore nuit, je vais regarder le soleil se lever. Je me tenais déjà là il y a quelques mois. Je crois qu’à cette heure ci il faisait jour déjà, et déjà beau.

Je tourne la tête vers les petits bruits dans le berceau. Mon fils est né hier. Mon fils.
Il est si calme, tranquille, si beau.

Mon fils est né hier.

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Le jour où mon amie s’est voilée

J’ai connu Naima il y a une vingtaine d’années, au lycée. Née de parents algériens, musulmane pratiquante, mais surtout amie très proche, drôle, cultivée et terriblement attachante. Ça n’a pas collé tout de suite mais une fois que c’était parti ça a été hyper intense. Elle, M. et moi on était inséparables. Et pourtant  tellement différentes.
On est pas restées très très proches pendant toutes ces années. Pourtant, à chaque fois qu’on se revoyait c’était comme si la dernière fois avait été la veille. On a évolué chacune de notre côté. Elle s’est mariée et a eu des enfants, la religion prenant une place de plus en plus importante dans sa vie, tandis que moi je m’amusais à m’en faire péter le foie, les artères et la tête. Avec M. on s’est jamais trop éloignées par contre. On prenait des nouvelles de Naima de temps en temps, et j’avoue qu’on se faisait souvent du souci pour elle. Elle avait grandi dans une famille très stricte, jamais libre de vivre sa vie et ses envies. On pensait peut être qu’elle casserait ça et vivrait plus libre une fois adulte et indépendante. On a eu peur je crois, qu’après avoir grandi sous la coupe de son père elle ne vive sous la coupe de son mari.

Il y a quelques jours nous avons prévu de nous revoir toutes les trois, et je m’en faisais une vraie joie. La veille, Naima me dit : « il faut que je vous prévienne par contre, j’ai un peu changé de style vestimentaire. J’ai quelque chose sur la tête maintenant, mais c’est toujours moi en dessous »

J’ai eu peur. Pour elle. Je tiens depuis toujours un discours très libre sur le port du voile, que ça ne me dérange que dans une optique féministe, que s’il est choisi et non subi, libre à chaque femme de vivre sa religion comme elle l’entend. Pourtant, là subitement il s’est agi de mon amie. Mon amie si forte et indépendante, mon amie qui s’était battue contre son père pour lui prouver sa valeur, qu’elle méritait autant qu’un garçon de faire des études, de travailler, de s’affirmer. Je me suis dit que finalement elle s’effaçait, qu’elle se cachait, que les principes de son père l’avaient emporté. J’ai eu peur, c’est vrai.
Et puis le jour est arrivé et elle est venue chez moi, avec ses enfants. M. était là aussi avec son fils et son nouvel amour. L’homme de ma vie, mes enfants. Elle est arrivée et je n’ai pas vu un voile. J’ai vu mon amie, maman lionne avec ses petits, femme forte et décidée, fidèle à elle même, drôle, cultivée, et terriblement attachante.

Oui, mon fémininisme et mes tripes sont tristes devant le fait qu’une femme masque sa beauté, se cache et s’efface pour satisfaire Dieu, un homme, un mari, un père, ou qui que ce soit. Mais elle est heureuse. Elle est heureuse parce qu’elle est comblée. Oui elle agi par devoir, ce qui m’est personnellement  totalement inconcevable, mais c’est ce dont elle a besoin, elle. C’est ce qui la rend heureuse. C’est ce qui fait qu’elle est elle.

Je continuerai à avoir peur, bien sûr, je suis comme ça. Mais je ne la jugerai, elle ou qui que ce soit d’autre, jamais pour ses choix ou sa façon de les exprimer.

Les signes ostentatoires comme on dit, ne m’ont jamais gênée ou choquée, moi qui suis totalement athée, pas plus que les édifices religieux, les habitudes alimentaires, les fêtes religieuses et autres. Les religions comme les cultures, comme les langues, les coutumes, sont une richesse dans notre monde qui se lisse et devient fade, uniforme.

Alors non, croiser, côtoyer, confier mes enfants, ma santé, mon argent ou ma vie à une femme voilée ne me posera jamais aucun problème. Parce qu’elle a drôlement raison Naima, en dessous, c’est toujours elle.

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Ma mère

Ma mère est une femme simple. Et extraordinaire. C’est ma maman.
Elle a grandi tiraillée entre des parents qui se déchirent, des grands parents manipulateurs et vampirisants, une mère toute puissante, autoritaire, froide.
Étouffée,  elle s’est enfuie chez son frère. Jeune adulte et fraîchement diplômée, elle a appris de la façon la plus brutale qui soit que l’homme qu’elle appelait Papa et qui était mort quelques années auparavant n’était pas son père. Son monde s’est écroulé et elle a payé le reste de sa vie d’être une bâtarde. Sa mère l’a rendue responsable de tous ses maux. Je n’ai jamais bien compris pourquoi elle avait tant fait souffrir sa fille qui était pourtant l’enfant de celui qu’elle a aimé en secret.

Quand elle a rencontré mon père, jeune étudiant en médecine, je crois qu’elle est assez vite tombée sous le charme. Cultivé, plein d’humour, il portait les cheveux longs et tentait d’échapper à l’emprise de ses parents.
Je suis née pendant les études de mon père, et deux après, mon frère est arrivé à son tour.

Devenu médecin, mon père a commencé à changer. Il est devenu un homme fier, imposant et charismatique. Très sociable, c’était le genre d’homme qu’on aime compter parmi ses relations. Ma mère a alors vécu dans son ombre. Parfaite compagnie en société, elle lui assurait une position de chef de famille.
Mais elle était malheureuse.

Je crois bien n’avoir aucun souvenir de mes parents heureux ensemble. J’ai des souvenirs de disputes, de cris, de larmes. Je me souviens de ma mère écrivant à longueur de temps sur tous les supports qu’elle trouvait, une enveloppe, une feuille qui traine, un vieil emballage. Elle conservait tout ça dans un tiroir et je savais, du haut de mes 8 ou 9 ans, que cet exutoire nécessaire était très douloureux.
Elle travaillait tellement, se donnait totalement aux autres. Elle accompagnait mon père en représentation, devait donner le change et faire l’illusion de la famille modèle. Je voyais peu mes parents à l’époque, souvent absents. Ma clé sur un cordon autour du cou et le micro-ondes pour manger.

Très vite j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Depuis toujours même je crois bien. Mon père, encouragé par l’aura qu’il exerçait et l’influence et les relations qu’il avait, trompait ma mère régulièrement. Personne n’était dupe, même pas moi qui, vers 7 ans, entendant la voiture de mon père quitter le parking tard le soir, prétextais une soif soudaine pour aller faire un câlin à ma mère qui cachait comme elle le pouvait ses yeux rouges.

Quelques temps après il a fini par la quitter et ma mère allait de plus en plus mal. Non seulement elle s’était effacée depuis plus de 15 ans pour cet homme, avait subi la honte et la tromperie, et elle devait en plus être celle qu’on abandonne.
J’ai commencé à avoir vraiment peur pour elle. Elle avait déjà fait des tentatives de suicides et je savais qu’elle recommencerait. Je me dépêchais de rentrer de l’école, je cherchais des prétextes pour aller la voir dans la salle de bains quand elle y restait trop longtemps, tétanisée à l’idée de la retrouver morte.

Pendant ce temps mon père avait refait sa vie avec le diable. Une femme méchante et manipulatrice qui ne se privait jamais de dire tout le mal qu’elle pensait de moi. Je ne voulais rien montrer à ma mère du calvaire que je vivais chez eux. Je ne voulais pas qu’elle se sente responsable et qu’elle en souffre. Alors je faisais comme si tout allait bien.

Mes parents se détestaient. Tout était source d’affrontement. D’affrontements violents. Coups, cris, menaces de mort.
La vie a suivi son cours comme ça jusqu’à ce qu’à 20 ans je quitte la maison de mon père. Je me suis sauvée. Les relations avec ma mère étaient très tendues. On était tout le temps en conflit et on ne pouvait pas rester plus d’une heure dans la même pièce sans se hurler dessus.

Et puis un jour elle a voulu me parler et m’a tout déballé. Les rapports avec sa propre mère, le mensonge familial sur l’identité de son vrai père, le divorce d’avec mon père, sa préférence pour mon frère et les relations compliquées entre elle et moi.
Ça a été très dur, mais dès ce jour on a été très proches. La parole l’a libérée et on a appris à s’aimer,  à s’écouter et à se comprendre.

Le miracle s’est produit quelques années après. Mon fils venait de naître, j’étais chez ma mère. Et là, sans prévenir, elle a proposé d’inviter mon père et sa nouvelle femme, une femme bien plus équilibrée que la précédente.

Depuis 5 ans maintenant mes parents ont cessé de s’entre-tuer. Ils peuvent se tenir dans la même pièce, se parler, se faire la bise, rire.

Grâce à ma maman.

Une dernière fois elle s’est effacée, s’est mise en retrait pour faire valoir les intérêts des autres, mon fils et moi en l’occurrence, avant les siens. J’imagine même pas à quel point ça a dû être difficile et douloureux pour elle. Mais elle l’a fait, et grâce à elle mes enfants peuvent profiter sereinement de leurs grands parents, tous ensemble.

Cette année on a tous fêté Noël chez nous. Et c’était bien.

Merci Maman. Tu es la plus grande Dame que je connaisse. Et je t’aime.

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La prière

bougie

Une bougie

Les yeux clos

Un souffle

Court.

Une prière

Au hasard

En l’air.

A qui

La veut

La prend

L’entend.

Une prière

Pour de vrai

Même si.

Quelques jours passés

Et toujours

Une prière.

Dents serrées

Poings fermés

Nuits courtes

Agitées.

Réveil froid

Morne.

Si brutal.

Il est mort.

Il est mort.

T’entends dis ?

Il est mort.

Veille sur

Elle.

 

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Il est de ces jours

Il est de ces jours où l’envie n’est pas là, où il faut malgré tout avancer et faire semblant. Parce qu’on travaille, parce qu’on va croiser du monde, parce qu’il faut conduire les enfants à l’école, parce qu’il faut acheter du lait, parce qu’on reçoit un recommandé, parce qu’un télévendeur va appeler, parce que la voisine a perdu ses clés.

Il est de ces jours où chaque minute est un combat. Contre le temps et contre soi-même. Contre son esprit et ses pensées. Contre le monde qui ne comprend pas.

Il est de ces jours, comme aujourd’hui, où on va être exactement comme les autres jours. Ne rien montrer et rester droit. Rire à une plaisanterie, râler contre la pluie, être en retard à l’école, se demander ce qu’on va manger.

Mais nous on sait que dedans c’est la tempête. Dedans, les remous, les torrents, les secousses. Dedans les déferlantes.

Alors quelques mots, quelques lettres, comme une main sur une épaule. Comme un « tu sais que je suis là ».

Aujourd’hui il pleut. Il fait un peu froid. Je me suis levée en retard et j’ai mis du temps à me garer. Je rentre trempée, je bois un café, en écoutant FIP.

Aujourd’hui le coeur serré, un de ces jours comme tous les autres.

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Juste avant

Juste avant, elle allait se coucher, tranquille, elle voulait regarder un film, hésitait entre ce blockbuster dont elle connaissait déjà l’histoire et cette série qui à coup sûr l’aiderait à s’endormir.

Juste avant, elle avait couché sa fille, elle l’avait regardée dormir et avait ri en voyant les coins des lèvres se lever dans un sourire aux anges.

Juste avant, elle avait enfilé un pyjama. Celui-là même qui est si laid et pourtant si confortable.

Juste avant, elle avait souhaité bonne nuit à son amour, lui avait dit à demain.

Juste avant, elle avait vérifié que son réveil était bien branché, elle s’était dit que le lendemain elle irait au marché.

Juste avant, elle se disait qu’elle avait envie de se marier avec lui. Lui le roc, lui le bel, lui le pilier.

Et soudain elle avait senti le ventre s’ouvrir, le coeur s’emballer. Bondir et bondir plus fort. Elle n’arrivait plus à lire, son coeur faisait un bruit assourdissant, emplissant ses oreilles, troublant ses sens. Elle cru qu’elle allait mourir là, comme ça, devant la lumière scintillante de l’écran. Elle a laissé sa tension retomber, elle a attendu d’entendre à nouveau. Elle a relu les mots sur l’écran, encore et encore, jusqu’à être certaine qu’ils étaient bel et bien là.

Juste avant de découvrir les lignes assassines, cruels échanges, de son amour avec une autre.

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Classé dans Le jour où, Tourner des pages

La marche

Je me fais vraiment peur en fait. Je crois que je suis usée. Que les choses glissent. Que ce monde devient tellement fou que je m’y suis habituée. Que ça me fait même plus réagir.

Aujourd’hui aura lieu la marche blanche pour la mémoire de ces deux jeunes, massacrés pour un regard de travers.

Quand j’ai entendu ça aux infos, j’ai relevé la tête parce que ça s’est passé pas loin de chez moi, dans un quartier que je connais un peu, mais sans plus, mais dans un climat que je connais bien.

J’ai grandi dans un quartier tranquille jusqu’à 14 ans environ. Ensuite, on a vécu dans un quartier plus « sensible » comme ils disent à la télé. La violence était partout. Et surtout banale.

Aujourd’hui, le monde découvre qu’on peut être massacré pour un regard de travers. Et je me demande pourquoi moi ça m’a pas étonnée. Pourquoi j’ai pas compris qu’on en parle autant à la télé. Pourquoi, bien que je trouve ça absolument horrible, j’ai pas trouvé ça pire que ce qu’il se passe tous les jours.

Parce que je me suis habituée.

Le monde est tellement merdique, que les pires horreurs peuvent se produire sans que ça me surprenne plus. Qu’est-ce qu’il s’est passé pour que j’en arrive là ? Est-ce que je suis à ce point blasée ?

J’ai grandi dans un milieu très privilégié les 14 premières années de ma vie, j’en suis consciente aujourd’hui. Après ça, j’ai découvert petit à petit la crasse, la haine, la violence.

Les crachats, les insultes, les lynchages.

Et puis plus tard, un autre monde, qui s’ouvre insidieusement, sans que je m’en rende compte.

Je croise un mec dont le frère est en prison pour avoir poignardé un autre mec avec un tournevis.

J’apprends qu’à 200m de là où je bosse la police a trouvé l’année précédente une salle de torture dans une cave. Avec la totale, le fauteuil, les crochets, les menottes, les pinces et le courant.

J’apprends aux infos l’agression d’un chauffeur de bus, et je réalise que je connais bien l’agresseur.

J’accompagne mon mec de l’époque « voir un pote ». J’apprendrai plus tard qu’il était allé acheter de la coke. Et que pendant 2 semaines suite à ça j’avais dormi avec un flingue sous notre matelas sans le savoir.

Mon père, médecin, tabassé 2 fois par des toxicos, qui ne faisait des gardes de nuit qu’avec son chien dans la voiture.

Les filles qui ne pouvaient s’habiller qu’en jogging si elles voulaient pas se faire insulter.

Et puis savoir très tôt que non, on regarde pas les autres de travers. On les regarde même pas du tout. On leur parle que s’ils nous parlent en premier, et surtout, on regarde bien par terre.

J’ai vécu dans un quartier sensible, mais pas si difficile que ça. Chez nous, les flics et les pompiers osaient encore venir.

Je regarde les infos ce matin et je vois qu’on en parle encore. Je me demande pourquoi. Je me dis que quand même des gens qui se font tuer y’en a tous les jours.

L’horreur a eu raison de moi. De mon bon sens. De mon humanité peut-être.

Je suis aussi coupable que tous ces gens qui ne font rien pour que ça change. Parce que je suis pervertie. Parce que je crois que la vie c’est ça. Parce que je suis blasée. Parce qu’on est tellement dans la merde qu’on en est merdeux soi-même.

Ce soir il y aura une marche pour ces deux jeunes. Mais ça sera aussi une marche pour tous les autres dont on n’a pas parlé.

Pour les caves puantes, les mecs avec des tournevis, les filles en jogging, les ptits gars pleins de coquards, et les gens comme moi, qui réagissent même plus quand l’horreur frappe à nos portes.

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