Archives de Catégorie: Femme(s)

Le jour où mon amie s’est voilée

J’ai connu Naima il y a une vingtaine d’années, au lycée. Née de parents algériens, musulmane pratiquante, mais surtout amie très proche, drôle, cultivée et terriblement attachante. Ça n’a pas collé tout de suite mais une fois que c’était parti ça a été hyper intense. Elle, M. et moi on était inséparables. Et pourtant  tellement différentes.
On est pas restées très très proches pendant toutes ces années. Pourtant, à chaque fois qu’on se revoyait c’était comme si la dernière fois avait été la veille. On a évolué chacune de notre côté. Elle s’est mariée et a eu des enfants, la religion prenant une place de plus en plus importante dans sa vie, tandis que moi je m’amusais à m’en faire péter le foie, les artères et la tête. Avec M. on s’est jamais trop éloignées par contre. On prenait des nouvelles de Naima de temps en temps, et j’avoue qu’on se faisait souvent du souci pour elle. Elle avait grandi dans une famille très stricte, jamais libre de vivre sa vie et ses envies. On pensait peut être qu’elle casserait ça et vivrait plus libre une fois adulte et indépendante. On a eu peur je crois, qu’après avoir grandi sous la coupe de son père elle ne vive sous la coupe de son mari.

Il y a quelques jours nous avons prévu de nous revoir toutes les trois, et je m’en faisais une vraie joie. La veille, Naima me dit : « il faut que je vous prévienne par contre, j’ai un peu changé de style vestimentaire. J’ai quelque chose sur la tête maintenant, mais c’est toujours moi en dessous »

J’ai eu peur. Pour elle. Je tiens depuis toujours un discours très libre sur le port du voile, que ça ne me dérange que dans une optique féministe, que s’il est choisi et non subi, libre à chaque femme de vivre sa religion comme elle l’entend. Pourtant, là subitement il s’est agi de mon amie. Mon amie si forte et indépendante, mon amie qui s’était battue contre son père pour lui prouver sa valeur, qu’elle méritait autant qu’un garçon de faire des études, de travailler, de s’affirmer. Je me suis dit que finalement elle s’effaçait, qu’elle se cachait, que les principes de son père l’avaient emporté. J’ai eu peur, c’est vrai.
Et puis le jour est arrivé et elle est venue chez moi, avec ses enfants. M. était là aussi avec son fils et son nouvel amour. L’homme de ma vie, mes enfants. Elle est arrivée et je n’ai pas vu un voile. J’ai vu mon amie, maman lionne avec ses petits, femme forte et décidée, fidèle à elle même, drôle, cultivée, et terriblement attachante.

Oui, mon fémininisme et mes tripes sont tristes devant le fait qu’une femme masque sa beauté, se cache et s’efface pour satisfaire Dieu, un homme, un mari, un père, ou qui que ce soit. Mais elle est heureuse. Elle est heureuse parce qu’elle est comblée. Oui elle agi par devoir, ce qui m’est personnellement  totalement inconcevable, mais c’est ce dont elle a besoin, elle. C’est ce qui la rend heureuse. C’est ce qui fait qu’elle est elle.

Je continuerai à avoir peur, bien sûr, je suis comme ça. Mais je ne la jugerai, elle ou qui que ce soit d’autre, jamais pour ses choix ou sa façon de les exprimer.

Les signes ostentatoires comme on dit, ne m’ont jamais gênée ou choquée, moi qui suis totalement athée, pas plus que les édifices religieux, les habitudes alimentaires, les fêtes religieuses et autres. Les religions comme les cultures, comme les langues, les coutumes, sont une richesse dans notre monde qui se lisse et devient fade, uniforme.

Alors non, croiser, côtoyer, confier mes enfants, ma santé, mon argent ou ma vie à une femme voilée ne me posera jamais aucun problème. Parce qu’elle a drôlement raison Naima, en dessous, c’est toujours elle.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Femme(s), Le jour où