Archives de Catégorie: Avant

Au Café du Nord

Au Café du Nord, j’ai 16 ans, peut-être 17. Je fume des JPS noires à 16 francs, bois des galopins à 2.

Il y a les tables en terrasse dehors, sur cette petite place qui amène au jardin de ville. On n’y va jamais en terrasse. Nous, on va à l’intérieur, dans la salle à droite après le bar. Les murs sont en pierre. Il y fait frais. Il y a des toiles sur les murs, de petits tableaux, parfois des photos. De vieilles tables de bistrot, des banquettes toutes vieilles et toutes usées, et super confortables. On s’assoit tout au fond et on boit des cafés. On écoute la Mano, Noir Désir, Brassens, Renaud.

Et puis un jour au café du nord, il y a Eric.

Il est grand, très brun, mince. Il a la peau claire et les traits durs. Le visage anguleux, carré. Des yeux noisettes et des cils interminables. Un sourire à se damner. Il entre et s’assoit près de moi.

Il sent bon. On parle un peu, et puis beaucoup.

Au Café du Nord, j’ai 16 ans, et je tombe amoureuse.

Publicités

7 Commentaires

Classé dans Avant, Où il est question d'amour, Se souvenir

La vieille dame qui cherchait des trésors

Je me souviens plus très bien, il faudrait que je demande à ma mère, mais je crois qu’on l’appelait Loulette. Une vieille dame, incroyablement vieille. Du haut de mes 5 ou 6 ans je lui en donnais au moins 200.

A cette époque, ma mère faisait des remplacements d’infirmières libérales dans un bled de campagne et avait donc tissé des liens avec les gens du coin. Je crois que c’est comme ça qu’elle l’avait connue.

Parfois le week end, elle nous emmenait là-bas, se promener, acheter ces gâteaux merveilleusement sucrés qu’on ne trouve nulle part ailleurs que dans cette boulangerie, et voir Loulette. Chez elle c’était un endroit génial pour les enfants. Un bric à brac de tout et de rien, des objets dans tous les coins. Parce que Loulette, son truc à elle c’était de faire les ordures. C’était l’époque où on pouvait encore aller dans les déchetteries librement, marcher au milieu des détritus et récupérer tout ce qu’on voulait. Du coup, elle escaladait les monticules de tout ce que les autres avaient jeté, cherchait et farfouillait, et offrait enfin une nouvelle vie à ce dont on ne voulait plus.

Pour mon frère et moi, crapahuter là-dedans c’était comme chercher un trésor. On avait les yeux partout, à l’affût de l’objet qu’on pourrait ramener chez nous.

Je me souviens même plus au final si on a rapporté quelque chose ou pas. Je me souviens de la quête presque magique, de cette sensation que le monde nous appartenait, de l’impression de faire quelque chose d’un peu interdit, un peu secret, la joie d’avoir le droit de se salir, d’avoir le droit de casser.

J’ai repensé à elle aujourd’hui, la vieille dame qui cherchait des trésors, quand, au bord d’une route, j’ai trouvé une poussette en parfait état, abandonnée à son sort, attendant le ramassage des ordures.

Quand on trouve un objet, on se demande pourquoi les gens s’en sont séparés. L’enfant est-il devenu trop grand ? Le couple a-t-il décidé de ne plus avoir d’autre enfant ? Peut-être qu’ils l’ont jetée pour en acheter une autre, plus grande, plus belle, plus moderne. D’aussi loin que je m’en souvienne je me suis toujours posé ce genre de questions. Je me demande d’où viennent les gens, où ils vont, pourquoi faire.

Un peu gênée, un peu honteuse, je me suis faufilée en dehors de ma voiture, j’ai fait semblant de téléphoner. Et quand la route a été déserte j’ai plié la poussette et je l’ai jetée dans mon coffre.

Je suis pas vraiment une adepte du « c’était mieux avant », mais pour le coup, ce lieu d’échange entre ceux qui laissent et ceux qui récupèrent, sans horaires d’ouverture, sans carte d’identité à présenter, sans accès bloqué aux objets, ça me manque un peu.

J’aurais bien emmené mes enfants à la chasse aux trésors.

Corrugated detritus, deux
via Pinterest

4 Commentaires

Classé dans Avant

Pourquoi oui, c’est si grave.

 

Mille fois que je me demande comment aborder le sujet, ou même si je l’aborde. Mais merde, ça me travaille, plus que ça devrait peut-être, mais pour moi c’est important, viscéral, intime et profond.

Tout est parti d’un truc super con au départ, le prime de Secret Story. Super con, j’avais prévenu. Dans l’émission de la semaine dernière, grosse engueulade entre Thomas et Nadège, pression des anciens, montage de bourrichon d’un côté et de l’autre, et ce moment où Julien prévient la prod « euh… ils sont en train de se battre à l’intérieur ».

Twitter s’enflamme, Facebook s’enflamme. Thomas aurait giflé Nadège, à moins que ce ne soit elle, non non c’est bien lui, il serait exclu, hein quoi, qu’est-ce qu’il se passe ?

Avec quelques amies, on est en train d’en parler. On a pas bien vu, pas bien compris. L’une d’elles nous met en lien une vidéo qui à peine quelques minutes après circule déjà. On revoit donc la scène, Julien qui prévient la prod, « ils sont en train de se battre ».

Et puis les cris, les bruits violents comme des coups, comme des objets cassés, et dans un coin de l’image, un homme qui pousse une femme, la femme tombe. Rien de plus. Mais rien de moins non plus.

Non, je veux pas faire un article sur Secret Story. Mais plutôt sur ce qui a suivi. Je vois les images et je me dis « wow, c’est hyper violent quand même ». Partout, sur Internet, on voit des « c’est tout ? c’est bon, c’est pas SI grave. C’est pas NON PLUS comme si elle avait pris une tarte ! »

Et là je suis vraiment pas d’accord. La violence, elle commence où ? Est-ce qu’une tarte dans la gueule c’est plus grave qu’un coup de poing dans le ventre ? Est-ce que se faire traiter de pute c’est plus ou moins grave que de se faire pousser ? Est-ce que pousser quelqu’un parce qu’on pète un plomb c’est moins grave que si on le fait en voulant faire du mal ?

Je suis plus d’accord parce que pour moi la violence, ça commence super tôt. La violence, c’est pas juste un coup. Est-ce que la menace d’un coup c’est pas déjà de la violence ?

Ce soir là, je m’enflamme vite. Parce que ça me touche trop. Parce que quand on subit la violence de quelqu’un on porte une culpabilité qui vient de je sais même pas où. Mais qui est là quand même. Parce qu’on s’est pas défendu, parce qu’on a pas rendu, parce qu’on s’est roulé en boule dans un coin plutôt que de prendre une autre torgnole. Parce qu’on a baissé la tête. Et de se prendre en face que « c’est bon, c’est pas SI grave », ça ajoute drôlement au poids qu’on porte déjà.

Dans ces cris, dans ces bruits de coups, dans cette image de cet homme qui pousse cette femme, j’ai revu beaucoup de choses. Je suis repartie un peu plus de 15 ans en arrière. Quand il se dressait devant moi, chaussure à la main, quand il me menaçait comme un chien. Quand il me disait que je valais moins que ça. Quand il riait de mon infériorité, de ma peur. Quand il me frappait d’avoir osé lui adresser la parole. Quand il me battait d’avoir voulu changer de chaine à la télé. Quand il m’insultait d’avoir prononcé un mot de plus de 2 syllabes.

Quand il pétait un plomb, qu’il perdait le contrôle, qu’il était trop énervé par notre père, sa journée pourrie, ou par le fait qu’il avait plus de shit.

Quand, comme cet homme, sa violence s’exprimait contre quelqu’un plutôt que contre un mur.

La différence entre les vrais hommes et les bêtes, c’est justement de pouvoir contrôler sa colère.

Et cette scène qui arrive, foutu hasard de la vie, le jour même où dans un mouvement de réconciliation, j’envoie un message à ce frère à qui je ne parle plus depuis plus d’un an. Ce frère qui ne connait pas sa nièce, qui ne s’intéresse pas à son neveu qu’il n’a vu que 3 fois, qui a choisi de rompre totalement avec sa famille. J’ai envoyé un message, auquel il n’a pas répondu, auquel il ne répondra pas, et je me sens encore comme cette petite chose fragile qui se roule en boule et qui passe sa vie à arrondir les angles et à se contorsionner pour satisfaire cet homme qui n’aime que lui.

 

 

 

8 Commentaires

Classé dans Avant, Ecrire, Tourner des pages

A l’intérieur

Depuis quelques semaines je fais une préparation à la naissance en sophrologie. Pour mon fils j’avais fait une préparation classique, cette fois-ci je voulais quelque chose de plus personnel, que je pourrais réutiliser. Et puis le principe de gestion du stress et d’apprendre à se relaxer, c’est plutôt le genre de trucs qui m’attirent et dont j’ai besoin depuis quelques temps.

J’ai fait quelques séances que j’ai adoré. Ma sage-femme est géniale, douce, à l’écoute. La semaine dernière on a fait un exercice qui consistait à essayer de se visualiser en dehors de son corps, et j’avais pas réussi. Pour tout vous avouer, je m’étais même un peu endormie.

Aujourd’hui, la séance devait nous permettre de se mettre à la place de notre bébé. Ressentir les choses comme lui pour mieux l’accompagner.

 

J’ai été très surprise, parce que ça a très bien fonctionné. Je me suis sentie être mon bébé. Je ressentais les contractions contre mon corps, les soubresauts causés par les parois qui m’enserraient, les mouvements de va et vient, mes cheveux voletant dans le liquide chaud et protecteur.

Je ressentais la chaleur, la douceur, les ombres et les lumières, les sons enfouis, un peu sourds, lointains. Je sentais les mouvements, les pressions, les caresses.

Et arrivé le moment de visualiser le bébé venant au monde. Le passage de la tête. La pression autour d’elle. Et puis la différence de température entre la tête et le reste du corps. La rotation, le passage d’une épaule, de l’autre.

A ce moment-là, je n’étais plus ce bébé qui grandit en moi. A ce moment-là, j’étais mon fils.

 

Mon fils. Mon tout-petit.

Mon tout-petit qui a eu tant et tant de mal à naître. Mon tout-petit que je n’ai pas su accompagner. Mon tout-petit qui a du se débrouiller tout seul avec un corps qui ne voulait pas le faire naître, et une mère qui ne savait pas quoi faire.

Mon tout-petit qui a été tant et tant fatigué. Tellement qu’il est né sans mouvement, à bout de force. A bout de souffle avant même de pouvoir respirer pour la première fois.

 

J’ai ressenti tout ça. Son long chemin à travers moi pour naître parce qu’on avait décidé pour lui qu’il devrait naître. Coûte que coûte.

Ce matin, j’ai vécu mon accouchement une seconde fois. Sa naissance difficile, son arrivée chaotique. Précipitée.

J’ai senti ce bébé qui descendait si lentement. J’ai senti que finalement, ça y est, il était là. J’ai entendu la sage-femme me demander de venir l’accueillir. J’ai senti mes bras se tendre. J’ai entendu les mots de la sage-femme, ses échanges rapides avec l’équipe.

Et puis mes bras tendus, son corps au-dessus de moi, ses yeux vides, sa bouche ouverte, son corps inerte.

 

L’exercice a été fini. La sage-femme nous a tirées de notre état doucement. On s’est réveillées, on a ouvert les yeux, on s’est étirées.

On se raconte comment ça s’est passé et je revis les choses dans l’ordre. Je raconte comme c’était bon de pouvoir me mettre à la place du bébé, comme je suis contente d’y être parvenue, d’avoir ressenti la vie in utero, les mouvements, les contractions.

Et puis je sens ma gorge se serrer et je raconte la suite. Comment j’ai tout revécu. Comment je n’ai pas accompagné mon fils. Comment je l’ai laissé se débrouiller tout seul.

Comment il est né tout seul.

 

Je fonds en larmes. « Allez-y, pleurez. Ne vous retenez pas. Les séances font aussi ressortir ce qui n’a pas été réglé, ce qui n’a pas été vécu jusqu’au bout. Pleurez. »

J’essuie mes yeux très vite, je ne veux pas montrer que je pleure. Je sèche mes larmes, ravale mes sanglots.

Je me sens tellement coupable.

J’ai peur. Peur que les choses se reproduisent. Peur de ne pas savoir accompagner mon bébé. Peur de le laisser tout seul, lui aussi.

 

Et puis je crois que j’ai aussi peur d’y arriver. Peur de n’avoir pas été capable pour un de mes enfants. Que mon premier ait essuyé les plâtres de mon inexpérience.

Peur dans tous les cas. De ne pas être à la hauteur. De ne pas être là pour lui, pour eux.

Peur, une fois encore, d’être faillible, et bancale.

Je veux être le tronc sur lequel ils s’appuieront. Je veux être le fort, le solide, le toujours debout.

 

La journée a été difficile, éprouvante. Tout ceci ne m’a pas quitté depuis ce matin. J’ai continué ma journée avec ses hauts, et ses autres bas. Je me suis dit qu’il faudrait que j’en parle.

J’ai pris un bain, tenté de calmer les contractions qui me barrent le ventre. Tenter de calmer les mouvements de cet enfant qui commence à être à l’étroit. Et puis au moment de me coucher, me retrouver seule avec mon angoisse et le souvenir trainant de cette expérience. Me dire qu’il faut que j’aille au bout, que je dois absolument clore ce chapitre pour pouvoir avancer, pour pouvoir passer à autre chose, à un autre enfant, à une autre naissance.

Régler ce qui doit être réglé, et le faire à temps.

Je compte sur la nuit et ses rêves pour m’aider à démêler encore un peu. Demain, travailler sur moi. Penser avec le recul d’une journée, remettre les choses à plat.

Et puis écrire à mon fils.

6 Commentaires

Classé dans Avant, Devenir soi, Enceinte, Tourner des pages

Se souvenir du parfum du soir

Si je dois garder un souvenir d’enfance, un seul, c’est celui-ci.

C’est un souvenir que j’aime, parce qu’il est mêlé de bruits, d’odeurs, de couleurs, de sensations.

J’ai environ 8 ans, peut-être 10. On est dans cette petite maison à la campagne où mes parents, mon frère et moi on passe notre temps libre. Nos vacances, parfois nos week ends. J’aime cette maison.

Éternellement en travaux, jamais finie. Il y a toujours du ciment brut au sol, des outils partout. L’emplacement de la douche est fait, mais toujours pas le raccordement. Alors pour se laver on part on fond du terrain, là où coule une source. L’eau est à peine à quelques degrés. On part en slip et bottes de caoutchouc. Parce que l’été, avec la chaleur ambiante et l’eau stagnante autour de la source, il y pas mal de serpents qui rôdent autour de notre salle de bain en pleine nature. On se gèle, mais on adore ça.

Dans le voisinage, il y a quelques maisons en-dessous mais suffisamment loin pour qu’on les voit pas, qu’on les entende pas. Au-dessus, une ferme. Quelques vaches, des chiens, des poules. J’ai toujours adoré le bruit des cloches des vaches.

Au loin, un train. On n’entend de lui que le klaxon quand il approche du virage en bas, dans la vallée.

Et puis autour, rien d’autre. Rien d’autre que la forêt. Les oiseaux, les grenouilles. Parfois une biche, mais c’était rare. Moi, c’est des sangliers que j’avais peur. Je partais en forêt chercher des mûres, et j’étais sûre d’apercevoir les yeux d’un sanglier m’observer à travers les branchages.

Parfois on dormait dehors. On posait juste une couverture dans l’herbe. On s’allongeait là mon frère et moi. On gardait le chien avec nous et on s’endormait en regardant les étoiles.

Le matin, on marchait dans la rosée. En remontant l’allée qui menait à la terrasse je ramassais quelques fraises des bois qui feraient une bonne partie de mon petit déjeuner.

On vivait dehors. On passait nos journées entre la forêt, le jardin les champs et l’allée de pierres.

Ma mère, elle s’occupait de ses roses. Elle mettait un foulard dans ses cheveux et elle passait toutes ses journées auprès des fleurs.

Mon père il s’occupait du terrain. Il retournait la terre, faisait brûler l’herbe coupée.

Le soir, on mangeait sur la terrasse. La terrasse qui comme le reste a jamais été finie. On mangeait là, aveuglés par le soleil qui descendait.

Après le repas, c’était le moment.

Le moment où on s’arrête et où on pense plus à rien.

On quittait la table, mon frère et moi. On rejoignait le portique qui est toujours dans le jardin. On escaladait pour s’assoir sur le dessus, tout en haut, au-dessus de la balançoire.

Chacun d’un côté, on regardait tout droit. Et tout droit, il y avait le soleil. Le soleil orange qui se couchait derrière la montagne. Il colorait tout le ciel de teintes orangées, roses et rouges.

Il n’y avait plus un bruit. Quelques grillons, quelques oiseaux. Et parfois un train qui passait en sifflant.

Quand je pense à mon enfance, c’est là que je vais. Je ferme les yeux et tout à coup je suis sur ce portique. Je plisse les yeux, éblouie par le soleil. Je vois le rouge et l’orange. J’entends les oiseaux et je sens l’odeur de l’herbe.

J’ai 8 ans. Et je suis bien.

Chaine de montagnes se profilant sur le soleil couchant – Raymond Gehman

Rendez-vous sur Hellocoton !

6 Commentaires

Classé dans Avant, Personnellement moi je

Son visage

Dans un tiroir près de son lit, Mon Précieux à quelques photos de sa vie de l’autre côté. Le côté que j’ai fui, celui dont je me suis lavée, celui d’où j’ai voulu nous sauver. Mais je ne peux pas lui retirer à lui qui n’a rien demandé. Je dois préserver le lien même si ça me coûte, je dois lui parler de son père. Je lui parle un peu de sa sœur, pour ce que je sais d’elle. Pour ce dont je m’en souviens.

Son père, j’ai pas le choix. Je vais pas faire comme s’il existait pas. Même si je dis parfois que j’aurais préféré qu’il l’abandonne complètement plutôt que de faire coucou me voilà tous les 36 du mois.

Il y a un truc étrange avec son père, c’est quand je le vois. Je ne l’ai pas vu en face à face depuis près de 2 ans, mais je vois sa tronche sur les photos, sur mon pc quand il apparait en webcam.

Et ce qui est étrange, c’est que ça me fait rien. Je suis pas triste, je suis pas en colère. Ça me traverse totalement. J’ai pas l’impression de le connaitre. J’ai l’impression qu’on me montre quelque chose qui ne me provoquerait aucune émotion. Un paquet de All Bran. Genre ok, ça existe. Est-ce que pour autant ça change quelque chose à mon quotidien ? Non. Rien. Le degré zéro de l’émotion.

Et j’avoue que je trouve ça assez étrange en fait. De voir le visage d’un homme avec qui j’ai vécu, que j’ai aimé, avec qui j’ai fait un enfant, et de ne RIEN ressentir.

Parallèlement, mon cœur se serre quand mon fils parle de son père. Mon cœur s’écrase, se presse comme une orange. Et là, je lui en veux réellement. Là je suis en colère, là je suis triste. Je lui en veux de tous les mots qu’il n’a pas dit. Des cartes qu’il n’a pas envoyé, des cadeaux qu’il n’a pas fait, des questions qu’il n’a pas posé, du souci qu’il ne s’est jamais fait.

Je lui en veux pour le père qu’il n’est pas.

J’ai tiré un trait sur l’homme qui partageait ma vie le jour où je l’ai chassé de mon lit, de ma maison et de ma vie. Mais jusqu’à la fin, tous les jours, je serai enchainée au père de mon fils. Toute ma vie je ne serai pas libre. Pas tranquille. Je sais que n’importe quand il pourra refaire surface dans nos vies sans que je n’ai rien à y redire.

L’autre jour, j’ai dit à mon Amoureux : « Tu sais Chéri, je me dis que si un jour toi et moi on devait se séparer, je sais qu’au moins tu n’abandonnerais jamais notre enfant. Et ça se passerait peut-être mal entre nous, mais au moins je sais que notre enfant ne serait jamais seul. »

J’ai oublié celui qui partageait ma vie. Mais je suis condamnée à subir cet autre, ce presque père mais pas papa, cet intrus, cet inconnu.

J’ai désaimé.

Rendez-vous sur Hellocoton !

8 Commentaires

Classé dans Avant, Tourner des pages

Je suis aussi de celles

J’ai lu il y a quelques jours un témoignage sur l’excellent blog Le Corps des Femmes. Pour celles et ceux qui ne connaitraient pas encore, il s’agit d’un blog participatif où chacune (ou chacun, il existe aussi Le Corps des Hommes) peut envoyer un témoignage et une photo de son propre corps. Qu’on l’aime, qu’on le déteste, ou qu’il nous fasse souffrir, tous les témoignages sont publiés, anonymement ou pas, tels quels, sans retouche ni correction.

Le témoignage qui m’a touchée si particulièrement a été retiré depuis à la demande de son auteure qui n’a pas réussi à se lire et se voir, de se savoir lue, et jugée. Cette jeune femme y parlait d’hyperphagie. Ce mal qui nous force à manger, à nous remplir. Ce mal, je le connais. Je ne connaissais pas son nom jusqu’à cette lecture. Et aujourd’hui, je lis cet article chez Un deuxième pour la route, et je me dis qu’il faut que je le fasse, que je me lance moi aussi. Elles ont réussi à dire des choses que j’avais enfouies, et j’ai besoin aussi de les extérioriser.

Petite, j’étais presque invisible. Et j’aimais ça. J’étais de petite corpulence, pas grande, toute fine, je parlais peu, et vraiment pas fort. Invisible.

J’étais pas très jolie, voire pas jolie tout court. En primaire déjà j’étais la bonne copine. Je me souviens de ce jour où le plus beau garçon de la classe m’avait fait passer un petit papier. J’en tremblais. J’ai rougi beaucoup, je sentais mes joues brûlantes alors que j’ouvrais le petit mot. Dessus, c’était bien son écriture. Thomas. Il était grand, beau, et doué en classe. Sur le petit mot, il me demandait…

Il me demandait si je pensais que Séverine accepterait de l’embrasser. Séverine. La plus jolie fille de la classe. Dont j’étais la copine. La bonne copine.

Mes parents ont divorcés quand j’ai eu 11 ans environ. Je l’ai très mal vécu. Premier épisode dépressif. J’ai commencé à manger. Je sais plus ni comment, ni pourquoi. Mais ça me faisait du bien. Enfin de manger ça me faisait du bien. Parce qu’après, c’était pas ça. La sensation d’avoir fait quelque chose de mal. La culpabilité. La honte. Je me cachais pour manger. Je mentais sur la raison des paquets de gâteaux vides.

Et puis ensuite, on a emménagé chez l’Affreuse. La seconde femme de mon père. Une bonne femme horrible qui m’accusait de tous ses maux. J’avais 14 ans. On a emménagé avec elle et ses 2 enfants, je devais partager ma chambre avec sa fille. Une pouffe de mon âge, qui s’habillait en robe ras la moule, tortillait du cul comme si elle défilait pour Gaultier, draguait ouvertement tout ce qui avait des couilles et s’amusait à se déhancher en traversant le quartier. Une pouffe. Qui passait son temps à me dire que j’étais grosse. Et laide. Que je devrais faire ci ou ça pour m' »arranger ». Et ensuite, elle se moquait de moi avec ses copines.

J’ai mangé de plus en plus. Je me relevais la nuit, je savais comment plier les emballages de bouffe pour qu’on ne voit pas qu’il en manquait la moitié, j’achetais en douce des gâteaux et autres que je mangeais cachée dans ma chambre. Je mangeais vite, et le plus possible. J’avais plus que ça.

D’autres galères, d’autres accidents de parcours. Et je m’enlisais de plus en plus dans la nourriture. J’étais laide. Affreuse. Repoussante. On ne m’aimait pas, et c’était bien normal.

Comme toutes les personnes qui ont été comme moi, j’avais une opinion de moi-même bien bien basse, et j’ai eu un rapport compliqué avec les hommes.

Parce que quand on est laid, on comprend très vite qu’on ne peut pas faire le difficile. Que si on veut avoir la chance d’être avec un homme un jour, il va pas falloir être trop regardante. Alors j’ai rencontré des hommes. Mais pas toujours les bons. Je prenais le moindre signe d’attention comme une déclaration d’amour. Je ne perdais pas de temps, j’avais trop peur qu’il me laisse pour une autre. Celui-là qui m’avait regardée, celui-ci qui m’avait mis une main au cul.

Je ne voulais pas voir qu’il s’était fait jeté un peu avant par toutes les filles plus belles que moi. Ou qu’il voulait rendre une fille jalouse. Ou que simplement, il s’ennuyait. On me portait de l’attention, et c’était tout ce qui comptait.

Bien sur, ils se sont presque tous foutu de moi. Ils m’ont plaquée, ridiculisée, trompée. Et moi, je continuais à manger. J’entendais parler de boulimie, je me disais que c’était peut-être ça. Sauf que les boulimiques ils vomissent. Et moi, je ne vomissais pas. Je gardais tout. Surtout ne rien perdre. Surtout ne pas se revider.

Je me remplissais. J’étais toute vide dedans, alors je me remplissais de tout ce que je pouvais. De nourriture à défaut d’autre chose. Je mangeais parce que j’étais angoissée. Je mangeais parce que j’avais de la peine. Je mangeais parce que je m’ennuyais. Je mangeais parce que j’étais laide. Je mangeais parce que j’étais grosse. Je mangeais. Et après, je me haïssais. Du plus profond de moi-même. Je visualisais la graisse que j’engloutissais. Je me faisais l’effet d’être Jabba le Hut. Je me dégoutais d’être cette chose difforme, sans aucune volonté. D’être celle dont on se moquait, celle qu’on ne choisissais pas en sport, celle qu’on invitait pas à danser, celle qu’on ne draguait pas dans la rue.

Je me vois encore, debout dans la cuisine, en pleine nuit. Toutes lumières éteintes pour ne surtout pas montrer mon addiction. Faisant le moins de bruit possible. Et me goinfrant. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place. Jusqu’à ce que tout m’écoeure. Et puis je pleurais. La honte et le dégoût de moi-même prenait la place de ce que je prenais pour de la satisfaction, mais qui n’était que camouflage de la vérité.

La vérité, c’est que je suis creuse.

Depuis quelques temps, ça va mieux. Je ne sais pas depuis quand, ni pourquoi. Mais les crises sont de moins en moins courantes. Elles arrivent encore. Je prends le temps de réfléchir, je m’autorise un petit craquage, et je ne culpabilise plus. Enfin moins. C’est toujours difficile, parce qu’on se sent moche, répugnant. Mais je crois que j’ai appris à accepter mes faiblesses. Et que j’ai rencontré un homme qui me voit comme une femme belle. Les kilos, les faiblesses, tout ça, il s’en fout. Alors si lui, il s’en fout, je devrais pas avoir de raison de m’en faire.

6 Commentaires

Classé dans Avant, Devenir soi, Tourner des pages